Se mouiller pour le Cincle plongeur, un oiseau étonnant.

Écrit part Bastien

Comment se retrouve-t-on par une mâtinée hivernale de janvier, engoncé dans un attirail de pêcheur à barboter dans les eaux glaciales d’une rivière ?

Tout commence par une curiosité innocente, un soir dans la Maison de la Nature et de l’Environnement de l’Isère, à Grenoble. Une conférence sur le thème du Cincle plongeur en Isère allait être donnée par une chercheuse : une bonne occasion d’en savoir plus sur ce drôle d’oiseau et dans mon département en plus ! La conférence était très intéressante et le public recevait une multitude de détails sur la vie du Cincle en Chartreuse, ses habitudes, son agenda entre reproduction et dispersion des jeunes, ses chances de survies, etc. Nous étions comblés. La soirée s’est terminée par une invitation à venir donner un coup de main à l’étude, toujours en cours, si l’envie nous prenait d’en savoir encore plus sur le sujet. Là normalement, vous connaissez la suite !

Intéressons-nous maintenant à l’animal qui concentre autant d’attention.

Un champion de la natation

Le Cincle plongeur chasse dans les rivières rapides. Il se pose sur un support puis plonge sous la surface à la recherche d'un insecte.

Le Cincle plongeur chasse dans les rivières rapides. Il se pose sur un support puis plonge sous la surface à la recherche d’un insecte.

Le Cincle plongeur est un oiseau atypique de par son lieu de vie et ses habitudes. Il est dépendant des cours d’eau rapides bien oxygénés et frais dans lesquels il trouve sa nourriture : insectes terrestres ou aquatiques. Il niche le long de berges assez raides, pour compliquer la tâche aux prédateurs. C’est un oiseau qui reste toute l’année en rivière et ne s’en éloigne temporairement que par nécessité. C’est sa façon de chasser qui est impressionnante, car il est complètement adapté à son lieu de vie : plumage dense et hydrophobe, ailes courtes profilées pour ne pas offrir trop de résistance à l’eau, pattes puissantes pour s’accrocher sur le fond, des os pleins pour moins flotter et des membranes oculaires lui permettant de voir sous l’eau lorsqu’il plonge ! C’est un vrai champion, car il utilise même ses ailes pour véritablement nager tandis que son bec court lui sert à fouiller graviers et cailloux à la recherche d’une larve juteuse. On peut souvent le voir en vol rasant, patrouillant son territoire et se posant de rocher en rocher, histoire de voir s’il n’y a pas un concurrent aux alentours. Toujours en flexion, prêt à s’envoler ou à plonger, le Cincle est un petit oiseau nerveux dont le chant aigu et un peu nasillard s’entend très bien par delà le bruit de la rivière.

Une histoire de biologie évolutive

Le projet de recherche a commencé en 2014 et doit au moins durer une dizaine d’années pour amasser suffisamment de données et proposer une étude fiable. Il est né de la volonté d’une chercheuse du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) travaillant au Laboratoire de Biométrie et Biologie Evolutive (LBBE) à Lyon : Blandine Doliguez. Le LBBE s’occupe de répondre à des questions en rapport avec la biologie évolutive et la biométrie. Autrement dit, ce laboratoire travaille à déchiffrer les mécanismes de l’évolution des êtres vivants et s’applique à quantifier le vivant par la récolte de données. Données qui seront analysées par des méthodes mathématiques et informatiques. Le LBBE compte environ 122 personnes permanentes et quatre départements travaillant sur des thèmes différents. Chaque département est subdivisé en plusieurs équipes ayant chacune un sous-thème de recherche.

Bladine Doliguez, chargée de recherche au Laboratoire de Biométrie et Biologie Evolutive à Lyon.

Blandine qui est Chargée de Recherche au CNRS, fait partie de l’équipe « Évolution, Adaptation et Comportement » qui compte 18 personnes. Dans son équipe, elle est la seule à travailler sur une population d’oiseaux mais a ponctuellement le soutien de techniciens du laboratoire. Avant de travailler sur le Cincle plongeur, elle a longtemps étudié en Suède la Mésange charbonnière ainsi que le Gobemouche à collier. Son travail actuel consiste à étudier le Cincle plongeur pour voir comment cet oiseau évolue et s’adapte à son environnement, notamment par rapport à la pollution des cours d’eau.

L’environnement dans lequel vivent les oiseaux est dynamique : il s’y passe toujours quelque chose de différent suivant les années. Les aléas sont souvent d’ordre climatique, mais on peut aussi ajouter le facteur humain qui bouleverse les écosystèmes en construisant, en polluant… Comment font-ils pour s’adapter à ses changements incessants ? Leurs caractéristiques physiques changent-elles ? Le patrimoine génétique est-il impacté ? Quelle est la réponse des oiseaux au niveau de la sélection d’un partenaire ? De la date de ponte et celle de la dispersion des jeunes ? Autant de questions passionnantes qui peuvent se résumer en une seule, plus grossière : comment font concrètement ces oiseaux pour survivre année après année aux variations de leur environnement ?

Il y a plusieurs paramètres, par exemple :

  • Présence de berges naturelles ou artificielles.
  • Présence de ponts et autres bâtiments en bordure de rivière.
  • Débit de l’eau plus ou moins rapide.
  • Niveau de pollution.
  • Niveau d’altitude.
Il n'est pas rare de trouver des déchets dans les cours d'eau... On s'en rend vraiment compte en les parcourant à pied.
Il n’est pas rare de trouver des déchets dans les cours d’eau… On s’en rend vraiment compte en les parcourant à pied.

Les données sont récoltées sur le terrain de façon standardisée pour chaque individu capturé. Grâce à la récolte de ces informations, on peut comprendre comment les Cincles s’adaptent à différents niveaux :

  • Démographique.
  • Comportemental.
  • Physiologique.
  • Génétique.

Des analyses seront faites par la suite et révèleront des tendances sur plusieurs années. Ainsi on verra clairement l’évolution des dates de parades nuptiales, de nidification, ainsi que les sites qui sont privilégiés pour élever des petits, le nombres d’œufs pondus, etc.

La vie, un long fleuve tranquille ?

L’habitat du Cincle est toujours défini par la présence d’un cours d’eau qui part d’une région montagneuse et qui suit son bonhomme de chemin jusque dans la plaine. Au départ le cours d’eau d’altitude est plutôt de type « torrent » avec une forte pente qui induit une importante vitesse d’écoulement, beaucoup d’érosion du sol et un niveau d’eau qui peut monter très vite avec une pluie. Plus bas, le torrent se fait plus tranquille, moins violent pour devenir un début de rivière. L’érosion perd de son importance et un phénomène inverse prend place : la sédimentation qui accumule de la matière venue de plus haut, sur le fond, entre les rochers, le long des berges…

Cette zone de transition entre le torrent montagnard et le large fleuve de la plaine est la zone de vie du Cincle plongeur. Ici, le cours d’eau a perdu de sa violence, mais reste suffisamment rapide. L’eau est toujours fraîche, bien oxygénée grâce aux nombreux rapides et plutôt limpide. Des plages de galets viennent égayer les berges, le fond se fait tantôt rocheux, tantôt sableux, mais rarement profond. Il y a aussi de belles cascades avec des berges raides, inaccessibles aux prédateurs, où le Cincle vient construire son nid de mousse. Il trouve à la fois des matériaux pour son nid, un terrain praticable avec des insectes à manger et des conditions climatiques agréables. Un peu le Club Med du Cincle quoi !

Oui, mais il y a un hic. C’est nous. Qui nous ? Et bien l’espèce humaine pour changer ! Car dans cette organisation fluide, nous avons mis sans le savoir tout de suite, une sacrée pagaille : entre industrialisation des cours d’eau (prélèvements de gravillons, barrages hydroélectriques, canaux, remaniement des berges à la pelleteuse, etc) et pollution (rejets, déchetteries sauvages…) c’est un peu la galère pour les rivières. Encore que dans tout cela, le Cincle à un avantage, car il utilise les structures édifiées par l’homme pour nicher.

Il est très intéressant de l’étudier, puisque comme c’est lui qui mange les insectes de la rivière et parfois de petits poissons, c’est lui qui accumule les indices de pollution dans son corps comme des traces métalliques (industrie), des perturbateurs endocriniens (rejets eaux usées) ou des polluants organiques (agriculture) . On dit qu’il est en haut de la chaîne trophique, c’est-à-dire que c’est un prédateur situé dans le haut de la chaine alimentaire de son milieu de vie. Mais comment s’adapte-t-il à ce régime forcé ?

Afin de répondre à toutes ces questions, Blandine Doliguez a fait un gros travail de repérage pour définir les lieux de prospection. Par la suite, elle a travaillé à la pose de nichoirs artificiels afin de pourvoir contrôler plus facilement qu’elles sont les couples présents, les pontes et couvaisons, etc.

Un nichoir jouxte ce nid naturelle pour essayer d'attirer le couple dans ce nouveau nid. Cela facilite les opérations par la suite.
Un nichoir jouxte ce nid naturel pour essayer d’attirer le couple dans un endroit plus facile d’accès.

Mais après avoir constaté leur présence, encore faut-il attraper ces petits bolides emplumés !

Un jour une rivière

Une journée de capture commence par la récupération des personnes qui participent au projet de recherche. Il y a des bénévoles, des stagiaires, des services civiques et les assistants du laboratoire… cela en fait du monde !

Blandine décide à l’avance où les captures vont se dérouler. Selon la taille du groupe, on peut faire une, deux ou trois équipes. Une équipe est constituée d’une personne qui sait installer le matériel et récupérer les oiseaux, mais aussi d’une à deux personnes qui vont faire les rabatteurs d’oiseaux.

Tout le monde monte en voiture, on débarque, on s’équipe, on met en place le matériel de travail et c’est parti pour la capture des Cincles qui va durer toute la journée !

Mise en place d'un filet japonais en travers de la rivière.
Mise en place d’un filet japonais en travers de la rivière.

Du Cincle dans mon filet

Une technique bien rodée et des « chasseurs », voilà comment nous attraperont nos Cincles ! Un filet japonais en fil de nylon est posé en travers de la rivière grâce à deux perches télescopiques, de façon à ce que toute sa largeur soit couverte. Il est constitué de filins formant des mailles très fines, mais résistantes, tendu horizontalement et lâche verticalement. Un Cincle en train de voler innocemment vers son prochain caillou se verra bien souvent pris comme une mouche dans une toile d’araignée ! Aussitôt emberlificoté, le pauvre volatile est démaillé par la personne à l’affut, proche du filet, puis mit au calme dans un pochon (une poche en toile qu’on accroche ensuite à un support le temps de finir les captures). Cet oiseau possède des pattes puissantes et il n’est pas rare de devoir passer 10 minutes ou plus à le libérer des mailles qu’il serre de toutes ses forces.

Pour pousser la chance et surtout être efficace dans la journée de capture, deux autres personnes jouent le rôle de « rabatteur ». Habillés de « weiders », des tenues imperméables surtout utilisées par les pêcheurs, ils partent d’un côté et de l’autre du filet sur 400 mètres environ pour se mettre à l’eau et remonter tranquillement jusqu’au filet. Les Cincles, effarouchés par ces étranges bipèdes, filent à tire-d’aile vers une zone de leur territoire moins agitée où le filet, invisible, leur tend les bras !

Tous ce beau monde est en communication permanente par talkie walkie, l’occasion de lâcher des « Je suis en place et prêt à démarrer la chasse ». On s’y croirait ! Le scénario de capture se répète jusqu’à que le ou les couples d’oiseau occupant le territoire soient pris. L’affaire étant dans le sac, on peut désormais s’occuper des captifs.

En avant les manip’

L'essentiel du travail se fait à l'arrière d'une voiture ! Une sorte de laboratoire de terrain.
L’essentiel du travail se fait à l’arrière d’une voiture ! Une sorte de laboratoire de terrain.

Il faut savoir que très souvent en science, tout est affaire de données. On ne dérogera pas au vieil adage qui dit  » le savoir c’est le pouvoir ». Et pour savoir, il faut peser, mesurer, prélever, bref… manipuler nos petits Cincles. La somme de ces opérations prend entre 20 et 30 minutes par volatile, sachant qu’en moyenne 4 à 6 oiseaux sont capturés par équipe. Le calcul permet de se rendre compte qu’avec le Cincle, on ne se tourne pas les pouces au bord de l’eau.

« On se sent un peu comme chez un médecin qui n’aurait pas de considération pour vous » aurait pu dire nos Cincles s’ils savaient parler. Il faut dire que les gestes sont faits avec délicatesse, sûreté, mais toujours fermement. La personne qui écrit les données sur les fiches d’identifications ne peut qu’approuver silencieusement ces pauvres Cincles.

L’identification de l’oiseau commence en lisant le code écrit sur sa bague et s’il n’en possède pas, on lui en met une ! La capture d’un oiseau est toujours identifiée par une combinaison d’éléments : la date, le lieu et son code de bague.

D’abord la peser sur une balance électronique, ensuite le prélèvement sanguin : une opération minutieuse où ni l’oiseau, ni l’humain, n’a envie de rigoler. Rappelez-vous vos prises de sang ! Blandine opère rapidement et avec précision sur toutes les manipulations, cependant, la prise de sang est toujours fastidieuse en hiver. Une période où la veine située dans le tarse de l’oiseau (sa patte) est très fine et le sang circule lentement. La quantité prise n’est pas élevée, toujours est-il qu’il faut systématiquement réchauffer la patte de l’oiseau à l’aide d’une chaufferette, parfois stimuler la circulation en pliant le tarse ou en frottant avec un coton… c’est long !

Mesurer, encore mesurer

Après que le précieux liquide soit mis en tube dans la glacière, le patient est mesuré sous toutes les coutures : longueur du tarse, longueur du crâne + bec, le bec seul, longueur de l’aile, largeur de la queue et de la troisième rémige (plume située sur l’aile). Ouf ! Que faire ensuite ? Compter ses respirations sur une minute et aussi enregistrer son rythme cardiaque. Pour cela, Blandine utilise un enregistreur combiné à un petit micro-cravate ressemblant à un stéthoscope. Quand je vous dis qu’on est chez le médecin.

Ceci fait, on continue par la prise d’une série de photo servant de témoins pour vérifier plus tard, s’il y a un doute sur une donnée par exemple. Grâce à toutes ces mesures, Blandine en déduit le sexe et l’âge de l’oiseau. Il est aussi vérifié l’usure du plumage, la présence de blessure ou de malformations, si l’oiseau présente des signes de stress importants…

Les étudiants en stage sont là pour apprendre le travail de terrain !
Les étudiants en stage sont là pour apprendre le travail de terrain !

L’ultime étape avant la remise en liberté est le prélèvement de plusieurs plumes. Eh oui, ça pique un peu. Un moment peu agréable pour les deux parties, mais essentiel à l’étude afin d’analyser la présence de polluants.

Quelques plumes sont prises au Cincle afin de connaitre les polluants qui s'accumulent dans son corps.
Quelques plumes sont prises au Cincle afin de connaitre les polluants qui s’accumulent dans son corps.

Le pochon est ouvert sur le lieu de capture et … voilà que le Cincle plongeur file comme un éclair au-dessus de l’eau, un cri outré fuse du bec en même temps qu’une fiente de soulagement. Tout va bien, il est en bonne santé. Au suivant !

Une fois les manipulations terminées, le Cincle est relâché sur son lieu de capture !
Une fois les manipulations terminées, le Cincle est relâché sur son lieu de capture !

Une équipe qui ne compte pas son temps

Avec toute cette activité, la journée passe vite pour l’équipe qui se retrouve parfois à finir le dernier oiseau dans une lumière déclinante. Il faut encore ranger le matériel et se dépêtrer des weiders, la seconde peau des traqueurs de Cincles. Plutôt fatigantes pour tout le monde, ces journées se passent dans la bonne humeur et il est plaisant d’échanger avec les autres personnes qui souvent, viennent de milieux différents. L’occasion d’en savoir plus sur les parcours des uns et des autres… c’est toujours enrichissant !

Ces quelques jours passés en compagnie de Blandine et de son équipe ont été une bouffée d’air frais et une vraie découverte sur un territoire que je pensais bien connaitre. Parcourir les rivières de l’intérieur c’est aussi s’apercevoir de mille détails : galets superbement colorés, plantes aquatiques et mousse à profusion, jeux de lumière dans les rapides, présences de frayères à poisson, observation des autres oiseaux habitant la rivière comme la Bergeronnette des ruisseaux ou le Martin pêcheur… On comprend aussi mieux comment l’eau coule et érode les berges. Bref, ce fut une belle expérience !

Si vous voulez l’aider, je vous encourage à prendre contact avec elle. On apprend plein de choses et avec le sourire.

Qui sait, peut-être se retrouvera-t-on avec un prochain article pour voir comment le Cincle élève ses petits ?

Matériel photo utilisé
  • Fujifilm X-T1
  • Objectif XF 14 mm
  • Objectif XF 35 mm
  • Objectif XF 55-200 mm
  • Objectif XF 100-400 mm